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L'ASIE DESSINÉE

Spécial fêtes: merveilles des arts graphiques japonais et une brassée de BD d’aventures


Thèmes: L'Asie en BD

Asialyst, 10 décembre 2025

De somptueux livres d’art sur les grands peintres du Japon et des bandes dessinées nous entraînant de l’Indochine du siècle dernier à l’Inde d’aujourd’hui, c’est la sélection de L’Asie dessinée pour les fêtes de fin d’année.

Patrick de Jacquelot

Comme chaque année, de nouveaux livres d’art viennent combler les amoureux de la peinture japonaise. Le très extraordinaire Ito Jakuchu, La nature enchantée*, en particulier, offre une fascinante plongée dans l’univers de ce peintre du XVIIIe siècle: un foisonnement sans pareil d’animaux et de végétaux, une explosion de formes et de couleurs où l’œil se perd, découvrant sans cesse de nouveaux détails…

Né à Kyoto en 1716, Ito Jakuchu, mort en 1800, n’était pourtant pas destiné à devenir l’un des plus grands peintres du Japon. Il a consacré d’abord de nombreuses années à gérer un commerce familial de grossiste en légumes… Ce n’est qu’à l'âge de quarante ans que cet autodidacte complet quitte la vie professionnelle pour se consacrer à plein temps à la peinture. C’est à partir de là qu’il élaborera son œuvre maîtresse à laquelle est consacrée la majeure partie du livre: la série des trente rouleaux de peinture sur soie désignée sous le nom de Le Royaume coloré des êtres vivants.

Ces rouleaux d’environ 1,40 m par 80 cm arborent des compositions associant oiseaux et fleurs, selon une tradition japonaise bien ancrée, mais aussi poissons et plantes aquatiques, ou encore herbes et insectes. Jakuchu y offre une profusion sans égale d’êtres vivants. Ses représentations d’oiseaux vont des coqs et des poules jusqu’aux oies, aux moineaux, aux pigeons, aux perroquets et bien d’autres, sans oublier le mythique oiseau phénix. Un rouleau consacré aux coquillages en dépeint pas moins de 146 différents, tandis que 67 insectes figurent sur un autre.

 Image extraite de Ito Jakuchu, La nature enchantée, Hazan (crédit Hazan)
Peints sur la soie avec des pinceaux aussi fins qu’un cheveu, ces animaux sont représentés avec un luxe de détails infini, plume par plume, écaille par écaille… Chaque nervure de feuille ou de pétale est visible, tandis que les scènes hivernales arborent des tourbillons de flocons de neige. Cette profusion ne touche pourtant aucunement à la confusion grâce à la virtuosité de la composition: l’artiste sait parfaitement équilibrer la répartition de ses animaux sur ses grands rouleaux et les insérer dans ses fonds de fleurs et de feuilles. Le tout dans une abondance de couleurs manifestant une maîtrise impressionnante de l’utilisation des pigments et des teintures naturelles.

Comme l’explique l’un des très intéressants articles d’accompagnement du volume, dus à Joséphine Bindé, l’œuvre de Jakuchu n’est pas simplement celle d’un esthète amateur de nature. Elle reflète en fait la ferveur spirituelle de cet adepte du bouddhisme zen, qui prône l’amour pour toutes les créatures animales ou végétales, aussi humbles soient-elles. L’artiste, rapporte-t-on, achetait des oiseaux en cage pour les remettre en liberté! Jakuchu vivait en fait comme un moine, peindre était pour lui une manifestation de sa foi. Ce qui l’a poussé à offrir Le Royaume coloré des êtres vivants à un grand temple zen de Kyoto, où les rouleaux sont demeurés jusqu’à ce qu’ils intègrent en 1889 les collections du Musée Impérial de Tokyo.

Le volume publié par les Éditions Hazan permet d’explorer à loisir cette œuvre hors du commun grâce à une remarquable qualité de fabrication. Les reproductions des rouleaux sont de toute beauté. Surtout, le livre comprend de très nombreux gros plans avec des agrandissements parfois considérables sur des détails qui échapperaient à un examen un peu superficiel. Plusieurs articles, clairs et précis, renseignent le lecteur sur la vie de Jakuchu, la nature dans son travail, la tradition japonaise des peintures de nature, l’inspiration bouddhiste de l’artiste, etc. Résolument centré sur Le Royaume coloré des êtres vivants, l’ouvrage donne enfin un aperçu sur d’autres aspects de sa production, les dessins à l’encre et les estampes.



Parmi les grands peintres japonais, c’est incontestablement Hokusai qui est le plus connu en France. Follement séduisantes, ses œuvres donnent lieu à de fréquentes publications chez les éditeurs d’art. Il y a juste un an, d’ailleurs, paraissait chez Taschen un monumental et somptueux ouvrage, Hokusai - Œuvres (presque) complètes, particulièrement réussi. Le même éditeur propose cette année un nouveau volume imposant sur Hokusai, Hokusai Shunga**. Le « presque » inséré dans le titre des Œuvres complètes de l’année dernière laissait en effet quelques à-côtés dans l’immense production de l’artiste. C’est cette fois à son œuvre érotique qu’est consacré le nouveau livre.

Hokusai est en effet l’auteur de nombreux « shunga », expression poétique que l’on peut traduire par « images printanières » et qui désigne les estampes érotiques - voire en fait carrément pornographiques vu le réalisme et le niveau de détail de la représentation des organes sexuels. Dans sa préface aussi érudite que claire, le grand spécialiste d’Hokusai Andreas Marks détaille l’histoire des shunga, genre très répandu dans la production d’estampes au Japon. Même si, explique-t-il, la sexualité était aux XVIIIe et XIXe siècles « un thème accepté dans la société japonaise », la publication de ce type d’ouvrages se faisait de manière semi-clandestine. De ce fait, les œuvres étaient généralement signées de pseudonymes, rendant très difficile l’identification des véritables auteurs. L’attribution de shunga à Hokusai est donc un art délicat qui oppose les spécialistes entre eux. Les nombreuses estampes reproduites dans ce volume incluent donc à la fois des œuvres incontestablement produites par Hokusai lui-même, d’autres qui peuvent être soit de lui soit de son atelier, et enfin des peintures dont l’attribution fait débat.

Image extraite de Hokusai Shunga, Taschen (crédit Taschen)

Les shunga étaient le plus souvent publiés sous forme de livres reliés contenant fréquemment douze estampes accompagnées d’un récit érotique de plusieurs pages sans rapport avec les images. Le volume Hokusai Shunga reproduit huit titres comportant chacun plusieurs de ces petits livres. Soit au total un grand nombre d’estampes. Strictement réservées aux adultes, ces images sont autant de variations sur le thème de l’accouplement. Les légendes inscrites autour des images permettent de savoir que le couple que l’on voit en pleins ébats est légitime ou non, ou bien comprend une veuve et son amant, ou encore un seigneur et sa servante. La plupart sont constitués d’un homme et d’une femme mais pas toujours. Un couple de femmes apparaît de ci-de là, et l’on retrouve bien sûr l’image érotique la plus surprenante et la plus connue d’Hokusai: celle d’une femme dans l’eau, enlacée par deux poulpes aux tentacules envahissantes… A noter également que les femmes ne sont pas dans ces représentations de simples instruments au service des hommes: diverses images montrent des femmes faisant appel pour leur propre plaisir à de jeunes prostitués masculins.

Comme toujours avec Hokusai, le dessin est d’une extrême finesse. Même en pleins ébats et avec des organes sexuels minutieusement représentés, les couples ne sont que rarement entièrement dévêtus: de quoi permettre à l’artiste de nous monter une profusions d’étoffes somptueuses savamment mélangées. Un hymne à la vie et au plaisir célébré dans un de ces forts volumes grand format superbement imprimés et sous emboîtage caractéristiques des productions Taschen.



Il n’est pas exagéré de dire que Miyazaki est l’équivalent à la fin du XXe siècle et au début du XXIe d’Ito Jakuchu et d’Hokusai dans les siècles précédents. Ce géant du cinéma d’animation a multiplié les chefs d’œuvre qui ont porté l’industrie japonaise de l’« animé » au sommet du genre. Le château dans le ciel, Mon voisin Totoro ou encore Princesse Mononoké font rêver petits et grands dans le monde entier depuis plusieurs dizaines d’années.

Une série de trois volumes permet aujourd’hui de se plonger dans l’un de ses films les plus célèbres, Kiki la petite sorcière***, charmante histoire d’une sorcière adolescente qui prend son indépendance. Un premier livre, l’album du film, est conçu pour les jeunes lecteurs: l’histoire est racontée en textes brefs accompagnés de grandes images. Les vrais amateurs opteront pour l’« anime comics »: un volume petit format mais très épais (pas loin de 600 pages!) qui reproduit le long métrage de bout en bout sous forme de bande dessinée. Des milliers d’images accompagnées de bulles de dialogues: idéal pour voir et revoir le film sans avoir besoin d’écran!

Enfin, Miyazaki a droit, comme les peintres des siècles passés, à des monographies. En l’occurrence, L’art de Kiki la petite sorcière est un beau volume plein d’informations. Un texte introductif évoque l’histoire de la réalisation du film avec d’abondantes citations du maître. De très nombreuses illustrations permettent de décortiquer le travail de préparation et d’animation, avec études des personnages et des décors, et commentaires de Miyazaki sur l’élaboration de son œuvre. Quelques pages détaillent les techniques visuelles d’animation (types de plans, types d’éclairage…). Le livre se termine enfin par la reproduction de l’intégralité du scénario, avec la description des scènes et les dialogues accompagnés de petites vignettes. Une très belle réalisation.



Ce n’est pas une nouveauté, certes, mais la réédition de Pyongyang****, bande dessinée essentielle sur la Corée du Nord, est la bienvenue. Il s’agit du journal de bord du dessinateur Guy Delisle, envoyé dans le pays le plus fermé de la planète pour y superviser un travail confié à un studio de dessins animés. Au fil de ses plus de 180 pages, l’auteur québécois y décrit minutieusement l’omniprésence de la propagande qui tient du lavage de cerveau permanent, le culte sans limite voué au Grand leader, la surveillance constante à laquelle sont soumis les rares étrangers séjournant dans le pays. Delisle brosse aussi le portrait d’une capitale, Pyongyang, sujette aux coupures de courant et où les bâtiments de prestige à la gloire du régime sont parfois à moitié abandonnés.  Même si le séjour remonte au début des années 2000, il y a fort à parier que le reportage reste d’actualité: les Kim se succèdent à la tête du pays, la dictature reste. Bénéficiant d’une nouvelle couverture, ce gros volume cartonné peut faire plaisir aux amateurs de romans graphiques.



Les bandes dessinées d’aventures de pur divertissement ne sont en général pas aussi riches en informations que les BD historiques, sociologiques ou de reportage du type de Pyongyang privilégiées par L’Asie dessinée. Il n’en paraît pas moins un bon nombre de grande qualité situées dans ce continent, qui peuvent constituer une excellente introduction à la découverte de ces pays. Voici une sélection d’albums parus ces derniers mois susceptibles de faire d’excellents cadeaux pour les jeunes lecteurs ou les adolescents.


Avec le tome 1 de L’ange corse*****, c’est le début d’une saga en six volumes qui nous est proposé. L’histoire commence en 1910 en Corse. Ange est un jeune garçon qui, menacé de vendetta suite à un meurtre, doit fuir la France. Destination l’Indochine où le jeune homme est accueilli au sein de la mafia corse, solidement implantée dans le pays. Il y découvre l’importance de l’opium pour l’économie de la colonie, les rivalités entre bandes, la concurrence avec les gangs chinois… Superbement dessiné dans un style de BD franco-belge classique, ce premier album laisse deviner qu’Ange est appelé à une grande carrière dans le crime indochinois. A suivre.



Un peu plus tard au XXe siècle, en 1955, c’est encore au Vietnam que nous entraîne Le bonheur d’être maman******. Cette BD est la quatrième des histoires de Mademoiselle J, série parallèle de celle des aventures de Spirou. Journaliste de choc, Juliette (« Mademoiselle J ») apprend que sa mère, qu’elle croyait morte depuis longtemps, pourrait bien être en fait installée en Indochine. Se rendant sur place, elle s’implique dans une opération humanitaire extrêmement dangereuse: soustraire aux forces du Viet Minh de nombreux enfants abandonnés à la veille du partage des territoires entre Vietnam du Nord et Vietnam du Sud suite aux accords de Genève conclus entre la France et les forces communistes. Un beau récit qui mêle l’intime et la grande Histoire et fait découvrir un épisode peu connu de la fin de la présence française au Vietnam.



On ne présente pas Largo Winch aux amateurs de BD d’aventures. Cela fait plus de trente-cinq ans que le baroudeur milliardaire sillonne la planète au fil d’intrigues ancrées dans la géopolitique et la haute finance. Dans Si les dieux t’abandonnent…*******, premier volet d’un diptyque, Largo, après un début dans l’Adriatique et un passage au Nigeria, se rend en Inde où se trament de sombres complots autour d’une technologie révolutionnaire de drones. L’occasion de visiter Bangalore et Varanasi (Bénarès) au fil des scènes d’action spectaculaires dont la série a le secret. Suite et fin annoncée dans …ferme les yeux!.



Autre héros mythique de la bande dessinée franco-belge, Lefranc est encore plus ancien que Largo Winch puisque sa création par Jacques Martin remonte à 1952. Dans La régate********, le journaliste aventurier participe à une course nautique entre l’Australie et les Philippines. Le passage d’un typhon oblige Lefranc et son équipage à se réfugier sur une île appartenant à un micro-État dirigé par un sultan adolescent. Et comme les richesses du petit pays suscitent bien des convoitises, notre héros s’emploie à contrecarrer les complots qui visent à renverser le jeune souverain. Une aventure des plus classiques, bien menée, qui donne de belles images de l’archipel des Moluques.



Bande dessinée « à la française » (grand format, en couleur), Tokyo Mystery Café********* plonge dans l’univers des mangas. L’histoire se passe à Tokyo, où le plus grand magazine de mangas a été piraté: dans les exemplaires sortis de l’imprimerie, tous les héros des histoires en cours de publication ont été assassinés par un tueur mystérieux. L’enquête nous plonge dans le milieu professionnel des mangakas et des maisons d’édition, et montre Jimbocho, le quartier de Tokyo où se concentre cette activité. Complété par un dossier documentaire, ce polar permet ainsi d’en apprendre un peu plus sur cette industrie bien particulière qui séduit tant les ados français.


* Ito Jakuchu, La nature enchantée
Joséphine Bindé
224 pages
Hazan
49,95 euros

** Hokusai Shunga
Andreas Marks
480 pages
Taschen
100 euros

*** Kiki la petite sorcière
Hayao Miyazaki

Album du film
112 pages
Glénat Jeunesse
17,90 euros

Anime Comics
576 pages
Glénat Manga
15,50 euros

L’art de Kiki la petite sorcière
208 pages
Glénat Manga
24,90 euros

**** Pyongyang - édition 2025
Scénario et dessin Guy Delisle
184 pages
L’Association
28 euros

***** L’ange corse, tome 1 Exode
Scénario Loulou Dedola, dessin Luca Ferrara
64 pages
Futuropolis
16 euros

****** Le bonheur d’être maman
Scénario Yves Sente, dessin Laurent Verron
64 pages
Dupuis
16,95 euros

******* Si les dieux t’abandonnent…
Scénario Jérémie Guez, dessin Philippe Francq
48 pages
Dupuis
15,95 euros

******** La régate
Scénario Roger Seiter, dessin Régric
48 pages
Casterman
13,50 euros

********* Tokyo Mystery Café, tome 2 Les Ombres de Jimbocho
Scénario et dessin Atelier Sento
80 pages
Dupuis
17,50 euros


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