Accueil

Articles

Photos

Profil

Contact

NOTE DE LECTURE

Jungles de Vanessa Dougnac: grandeur et servitude du journalisme de choc


Asialyst, 15 janvier 2026

Contrainte à quitter l’Inde pour avoir déplu au régime après y avoir travaillé pendant vingt-cinq ans, Vanessa Dougnac livre un témoignage passionnant sur l’exercice du métier de journaliste à travers ses grands reportages dans toute l’Asie du sud.

Patrick de Jacquelot

Les journalistes dans leur ensemble jouissent d’un triste privilège: faire partie du trio de tête des métiers les moins appréciés des Français. Selon une étude Ipsos de 2024, ils arrivent en troisième position dans le classement des professions qui inspirent le moins de confiance au grand public, derrière les influenceurs et les responsables politiques… Narcissiques, incompétents, de parti pris, les critiques pleuvent sur les journalistes, facilement accusés de tous les maux - parfois à juste titre, évidemment. Mais on en arrive trop souvent à oublier ce qui fait la grandeur de ce métier: la quête inlassable des faits dans des conditions parfois très difficiles. C’est tout l’intérêt de Jungles, le livre de Vanessa Dougnac, que de témoigner de ce que la profession peut produire de meilleur - et du prix qu’il faut parfois payer en conséquence.

Vanessa a connu le sort que connaissent peu de ses confrères et consœurs: devenir elle-même un sujet d’actualité. En septembre 2022, elle apprend par un email que le renouvellement de son permis de travail lui est refusé par les autorités indiennes. Une surprise totale: cela fait alors vingt-trois ans qu’elle vit dans le pays. Elle s’y est mariée avec un Indien, y a eu un enfant et elle y exerce depuis lors son métier de journaliste en tant que correspondante pour La Croix, Le Point, Le Temps et le Soir. Commence alors une longue bataille pour tenter de comprendre et d’infléchir la décision de l’administration indienne. Ses confrères français sur place, l’ambassade de France à Delhi, le ministère des Affaires étrangères se mobilisent. Les réseaux dont dispose tout ce petit monde dans les hautes sphères de la capitale indienne sont mis à contribution. L’affaire est même évoquée par Emmanuel Macron lors d’une visite en Inde. Rien n’y fait: en 2024, Vanessa Dougnac n’a plus d’autre solution que de quitter le pays après vingt-cinq ans sur place.

Au siège du gouvernement indien, à New Delhi, on n’apprécie guère le travail de Vanessa Dougnac (Photo P. de J.)
Jamais aucune explication claire ne lui aura été donnée. Tout juste l’hypothèse d’une « vendetta » lancée par le tout puissant ministre de l’Intérieur Amit Shah, proche d’entre les proches du Premier ministre Narendra Modi, à qui la liberté de Vanessa dans le choix de ses enquêtes aurait fortement déplu. L’« affaire Dougnac » s’inscrit en tout cas très clairement dans un contexte de mise au pas de la presse par le gouvernement nationaliste indien dont d’autres journalistes étrangers ont fait les frais, pour ne rien dire de leurs confrères indiens encore bien plus exposés. Et si les autorités de Delhi ont fait volte-face un an plus tard, en 2025, rétablissant le permis de travail de Vanessa, la probabilité de la voir revenir et repartir à zéro un an après son départ du pays devait leur sembler bien mince.

Ces événements qui l’ont obligée à revenir brutalement en France figurent évidemment en bonne place dans le livre de la journaliste, découpés en très brefs chapitres de quelques pages. Mais Jungles va bien au-delà, intercalant entre ceux-ci la quintessence du travail de Vanessa pendant ses années indiennes: une dizaine de grands reportages dans l’ensemble du sous-continent.

Éloge des « fixeurs »

Que son livre soit avant tout un hymne au journalisme apparaît de manière évidente dès son avant-propos: avant même d’aborder son cas personnel ou le résultat de son travail, Vanessa Dougnac y rend un hommage vibrant et bienvenu à un corps de métier dont le grand public ignore le plus souvent l’existence, les « fixeurs ». Ces journalistes locaux (le plus souvent) qui mettent au service de leurs confrères étrangers leur connaissance du terrain, leurs contacts, leurs compétences linguistiques… Sans eux, impossible au journaliste étranger d’interviewer un paysan ou un habitant de bidonville dans un pays où les langues se comptent par centaines, impossible d’obtenir un rendez-vous dans une administration locale, impossible de trouver le bon interlocuteur dans une communauté particulière.

Après cette entrée en matière, Vanessa fait revivre aux lecteurs quelques-uns des reportages les plus marquants de sa carrière. Non pas en reproduisant les articles publiés à l’époque mais en racontant comment ces reportages ont été effectués, comment elle les a vécus. Des récits entièrement à la première personne: une rare circonstance où l’emploi du « je » par un journaliste est entièrement justifié.

Au fil des pages, nous découvrons avec elle les rues du Vieux Delhi pendant le confinement du Covid ou les îles Andaman-et-Nicobar après le tsunami. Au Cachemire, elle nous fait savourer la paix du lac de Srinagar au cœur de cette région ravagée depuis l’Indépendance par les affrontements avec le Pakistan, tandis que, à l’est du pays, elle nous emmène dans la jungle aux côtés des guérilleros naxalites (maoïstes) - deux sujets de reportage peu susceptibles d’avoir plu aux autorités…

Rayonnant dans l’ensemble du sous-continent indien, Vanessa Dougnac nous alerte sur le danger des lacs glaciaires du Népal menacés par le réchauffement climatique, nous fait vivre un tremblement de terre dévastateur dans les montagnes du Pakistan ou témoigne de la détresse des Rohingyas chassés de Birmanie et réfugiés dans des camps au Bangladesh. Ses pages les plus frappantes concernent la guerre civile au Sri Lanka, à laquelle elle consacre deux chapitres. Le premier évoque le sentiment d’irréalité qui saisit le journaliste contraint de suivre une guerre inaccessible enfermé dans un palace de la capitale. Le second livre un témoignage horrifique: la découverte d’un pan de plage non « nettoyé » après les effroyables massacres de civils qui ont eu lieu à la fin de la guerre civile en 2009 et qui auraient fait plusieurs dizaines de milliers de victimes.

Le choix du temps long

Tout au long de ces reportages dont aucun, bizarrement, n’est précisément daté, on découvre une même méthode: le temps long, le choix de faire vraiment connaissance des interlocuteurs quitte à revenir plusieurs fois sur les mêmes lieux, l’écoute, l’envie de comprendre et de faire comprendre, la volonté de traiter tous les sujets, même les plus difficiles, toutes choses peu susceptibles de faire des autorités chargées du maintien de l’ordre des fans du travail de Vanessa Dougnac. Jetant un éclairage très intéressant sur les façons de travailler dans des pays aussi différents des nôtres, la journaliste laisse entrevoir les situations morales inconfortables auxquelles peut exposer ce genre de reportages: quelle attitude adopter vis-à-vis de la guérillero chaleureuse et amicale avec qui l’on a sympathisé pendant une expédition dans la jungle, quand elle se vante d’avoir torturé et assassiné un « ennemi »? Comment concilier une empathie réelle avec des gens vivant les pires épreuves quand on sait que l’on rentrera le soir dormir dans un hôtel quatre étoiles?

Au-delà du récit d’une bataille (perdue) contre un régime autoritaire et d’une invitation à la découverte de l’Inde et des pays environnants, c’est donc bien une véritable défense et illustration du grand journalisme que nous propose Vanessa Dougnac. De quoi redresser un petit peu la désastreuse image de marque de la profession?


A LIRE
Jungles
Vanessa Dougnac
240 pages
Éditions des Équateurs
20 euros


Accueil

Articles

Photos

Profil

Contact