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L'ASIE DESSINÉE

BD : Hiroshima intime


Thèmes: L'Asie en BD

Asialyst, 3 février 2024

Un émouvant manga chronique la vie quotidienne près de Hiroshima pendant la Seconde Guerre mondiale. Également au menu : la fin de la fresque du Fils de Taïwan et un beau livre sur la gastronomie vietnamienne.

Patrick de Jacquelot

En octobre dernier, « L’Asie dessinée » parlait de la réédition en France d’un beau manga consacré aux conséquences d’Hiroshima, Le pays des cerisiers. Dû à l’artiste japonaise Fumiyo Kouno, ce volume traitait de l’impact de la catastrophe sur les civils dix ans et cinquante ans après l’explosion de la bombe. La réédition en ce début d’année d’une autre œuvre majeure de Fumiyo Kouno, Dans un recoin de ce monde*, permet de s’approcher de beaucoup plus près de l’événement puisqu’il est question cette fois des années de guerre jusqu’en 1945.

Rien d’étonnant si la mangaka revient à plusieurs reprises dans son œuvre sur la bombe atomique qui a détruit Hiroshima : née dans cette ville en 1968, elle a pu juger sur place des ravages causés par l’arme nucléaire, et pas seulement aux bâtiments et aux infrastructures. Ce sont les conséquences sur la vie des gens ordinaires qui l’intéressent et qu’elle excelle à nous montrer.

Le personnage principal de ce long récit publié initialement entre 2007 et 2009 est Suzu, une jeune fille qui vit dans un village à proximité de Hiroshima. L’histoire commence en décembre 1943 quand Suzu, toute jeune, presque encore une enfant, apprend qu’elle a été demandée en mariage par un parfait inconnu. Un mariage arrangé qui va se faire et bouleversera évidemment sa vie.

Détail de la couverture de "Dans un recoin de ce monde", tome 1, scénario et dessin Fumiyo Kouno (Crédit : Kana.)
La voici qui quitte son village d’origine et s’installe dans sa belle-famille dans la ville de Kure, un important port militaire situé de l’autre côté de Hiroshima. La jeune femme apprend à aimer son mari qui le lui rend bien, à apprivoiser la belle-famille. Tous les menus détails d’une vie simple, très ordinaire sont restitués avec finesse par Fumiyo Kouno. Les premiers temps, les préoccupations de Suzu sont bien éloignées de la guerre. Connue pour sa gentillesse et son étourderie, elle s’efforce de s’adapter à sa vie d’adulte dans un contexte où la guerre se manifeste surtout par des pénuries.

Mais petit à petit, les choses changent. La vie quotidienne devient plus difficile, les associations d’entraide entre voisins prennent davantage de place. On détruit des maisons à titre préventif dans les quartiers trop denses pour réduire les risques d’incendies causés par les bombardements. La petite Suzu qui aime à se réfugier dans sa passion pour le dessin a des ennuis quand un policier militaire trop zélé la trouve en train de dessiner la rade en face du port militaire et la prend (brièvement) pour une espionne. Ce qui fait bien rire son entourage qui sait à quel point elle est inoffensive. La jeune femme et sa famille se réjouissent un instant parce qu’il semble que Suzu est enceinte : mais non, ce n’est qu’un effet de la dénutrition dont elle souffre comme tout le monde.


En dehors de sa famille et de celle de son mari, Suzu se lie d’amitié avec une prostituée qui pourrait bien avoir eu des relations avec son mari, avant leur mariage. Elle revoie aussi de temps en temps un ami d’école, engagé dans la marine, avec qui une histoire d’amour aurait pu être possible.

À partir des premiers mois de 1945, la guerre devient omniprésente. Les raids des forteresses volantes américaines se multiplient, il faut se précipiter dans les abris, rassembler du matériel de survie… Les hommes sont désormais tous mobilisés et les responsabilités de la petite Suzu deviennent écrasantes. « Tu es si petite, si frêle, réussiras-tu à protéger la maison pendant notre absence à papa et à moi ? », s’inquiète son mari. L’horreur se fait chaque jour un peu plus concrète. Dans un bombardement, la nièce que Suzu tenait par la main est tuée tandis qu’elle même perd sa main droite. La ville de Kure est rasée. Et finalement, le 6 août, Suzu et sa famille observent sans comprendre l’immense nuage qui s’élève dans la direction de Hiroshima, à une vingtaine de kilomètres de là.

Quelques jours plus tard, l’annonce de la reddition du Japon est accueillie avec incrédulité. « Je ne peux pas accepter ça », lance la douce et tendre jeune femme, révoltée que tant d’efforts et de sacrifices se soient révélés vains. La suite, les ruines, le chômage, les privations, ne sont qu’esquissés, mais Suzu aura tiré de ces événements terribles une certitude : elle a enfin trouvé sa place, dans sa belle-famille, à Kure, et la vie va reprendre le dessus. L’adoption d’une petite fille abandonnée sera un premier pas.

Très joliment dessiné avec une multitude de détails, Dans un recoin de ce monde est un manga subtil, profondément émouvant. En choisissant une héroïne aussi ordinaire qu’attachante, l’auteure nous fait ressentir l’impact de la guerre et de la bombe de façon plus personnelle et plus intime que n’importe quel grand récit guerrier traditionnel.


Suite et fin de la saga, Le fils de Taïwan**, dont le quatrième et dernier volume vient de sortir. Les lecteurs de « L’Asie dessinée » connaissent déjà cette très intéressante série. Les deux premiers tomes ont été chroniqués en juin dernier avec en prime une interview du dessinateur, et le troisième en octobre. Nous retrouvons donc une dernière fois Kunlin Tsai, personnage bien réel dont la vie reflète toutes les transformations de Taïwan durant les décennies écoulées. Après son enfance et sa jeunesse dans le tome 1, ses dix années d’emprisonnement politique durant la dictature de Tchang Kaï-chek dans le tome 2, et ses années d’éditeur de mangas et de livres pour la jeunesse dans le tome 3, voici venues les années de succès professionnel de Kunlin. À partir des années 1970, il entre dans de grands groupes dont le développement reflète celui de l’île. Alors que Taïwan devient enfin un pays démocratique et connaît une prospérité économique sans précédent, la vie de Kunlin se normalise. Son passé de condamné politique cesse de le handicaper, sans jamais s’effacer complètement. Un passage frappant du livre raconte le moment où il a décidé qu’il pouvait enfin dire la vérité à ses enfants sur ses années d’emprisonnement, qu’il leur avait jusque-là soigneusement cachées pour les protéger.

À un moment où les inquiétudes autour de l’avenir de Taïwan sont plus vives que jamais, les quatre volumes de cette biographie dessinée s’imposent comme un document des plus utiles pour qui s’intéresse à l’histoire de ce pays par ailleurs rarement traité en BD.


De nombreuses recettes, bien sûr, mais aussi une véritable petite encyclopédie sur tout ce qui concerne la cuisine, les arts de la table et bien des coutumes de la vie quotidienne : c’est ce que propose le gros volume Vietnam gourmand, Voyage culinaire au pays des mille saveurs***. Les auteurs Nathalie Nguyen et Simon Méry y décrivent la place de la nourriture dans la société vietnamienne, les traditions qui s’y attachent, les influences étrangères, chinoises comme françaises… Les cuisines régionales sont abordées, de même que la cuisine de fête ou les différents types de restaurants. Cet épais volume grand format offre donc aussi des recettes de toutes sortes rédigées à l’attention d’un public français et donc en principe faciles à réaliser. L’ensemble bénéficie d’illustrations multiples : photos mais aussi et surtout les très jolis dessins pleins de couleurs de Mélody Ung. Un beau livre cadeau pour les amoureux du Vietnam.

* Dans un recoin de ce monde, 2 tomes
Scénario et dessin Fumiyo Kouno
232 et 216 pages
Kana
15,50 euros le volume

** Le fils de Taïwan, tome 4
Scénario Yu Pei-Yun, dessin Zhou Jian-Xin
176 pages
Kana
18,50 euros

*** Vietnam gourmand, Voyage culinaire au pays des mille saveurs
Textes Nathalie Nguyen et Simon Méry, dessin Mélody Ung
240 pages
Mango Editions
34,95 euros


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