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L'ASIE DESSINÉE

BD: Destins croisés au Sikkim, destins tragiques en Corée du Sud


Thèmes: L'Asie en BD

Asialyst, 4 novembre 2026

Deux romans graphiques exceptionnels évoquent le petit État himalayen du Sikkim aujourd’hui et les années noires de la Corée du Sud après la Seconde guerre mondiale.

Patrick de Jacquelot

Grand connaisseur de l’Inde, Simon Lamouret avait publié voici quelques années deux remarquables romans graphiques tirés d’un long séjour à Bangalore. Le premier, titré tout simplement Bangalore, traçait un portrait de cette capitale de la high-tech dans le sud du pays. Très original, le second, L’Alcazar, chroniquait minutieusement la construction d’un immeuble dans cette même ville, livrant une plongée dans le monde des « invisibles », ces ouvriers immigrés de l’intérieur qui œuvrent à l’édification de l’Inde urbaine d’aujourd’hui.

Image extraite de Sikkim Stories, Sarbacane (crédit Sarbacane)
Pour son troisième album indien, Lamouret change complètement de décor: avec Sikkim Stories*, il nous fait découvrir le Sikkim, minuscule État indien situé dans l’Himalaya à la frontière avec le Népal, la Chine et le Bhoutan. Un État un peu à l’écart du monde, difficile d’accès, et où les déplacements sont sévèrement réglementés par l’armée en raison de la tension permanente qui prévaut le long de la frontière avec la Chine. Les lecteurs français avaient certes eu un aperçu du Sikkim voici six ans avec l’excellent roman de l’auteur local Prajwal Parajuly, Fuir et revenir. Mais toute nouvelle occasion de se plonger dans ce monde inconnu est la bienvenue, d’autant plus quand il s’agit d’une œuvre de premier ordre comme ici.

Issu d’un séjour de Lamouret dans l’État himalayen et d’une rencontre avec Pema Wangchuk Dorjee qui l’a nourri en récits locaux, ce gros volume à la frontière entre fiction et documentaire suit trois personnages. Il y a Sangay, éleveur de yaks dans les montagnes, qui se bat pour préserver son troupeau menacé par le changement climatique et l’évolution des modes de vie. Et puis Jaspreet, très jeune homme engagé dans l’armée, venu depuis son Punjab natal à l’autre bout du pays prendre son poste dans ce monde qui lui est totalement étranger. Et enfin Pema, Sikkimaise devenue professeure de botanique à l’université de Delhi, qui revient à Gangtok, capitale de l’État, pour y régler la succession de son père décédé.

Tout au long du volume, on suit les pérégrinations pleines d’enseignements de ces trois personnages. Avec Sangay, on observe le mode de vie traditionnel des éleveurs nomades, l’impact de la fermeture de la frontière avec la Chine sur la vie des troupeaux, la difficulté à maintenir une activité qui n’est plus rentable et dont les jeunes ne veulent plus. Jaspreet nous fait découvrir avec lui l’omniprésence de l’armée dans la région, et le contraste entre la crainte permanente d’affrontements avec l’armée chinoise et l’ennui profond qui imprègne la vie quotidienne des soldats dont la mission la plus critique consiste à servir le thé aux touristes. Pema, pour sa part, nous fait plonger dans les méandres kafkaïens de l’administration du Sikkim - comme dans le reste de l’Inde mais en pire, semble-t-il - où elle découvre avec effarement que si elle avait épousé un non-Sikkimais elle aurait perdu le droit de faire mettre à son nom la maison de son père, et que d’ailleurs il lui faut produire un « certificat de non mariage »! Pema nous introduit également aux graves dangers qui pèsent sur la région: le changement climatique qui affecte profondément les montagnes de l’Himalaya et les ravages causés par la surexploitation de cet environnement fragile avec la multiplication des barrages et la prolifération incontrôlée de constructions.

Et c’est d’ailleurs une catastrophe environnementale qui réunit les trois protagonistes à la fin du volume: l’effondrement d’un glacier qui fait déborder un lac d’altitude. L’eau s’engouffre dans la vallée, emportant sur son passage routes, maisons et barrages. Un phénomène que l’on qualifie parfois dans les régions himalayennes de « tsunami de montagne » et qui intervient de plus en plus fréquemment.

Au fil du récit, Lamouret distille un certain nombre d’histoires recueillies sur place: celle du jeune soldat mort dans la montagne et qui fait l’objet d’un véritable culte, temple à l’appui, auprès des militaires; ou encore celle des yaks venus du Tibet chinois qui ont passé la frontière, ont sauté sur des mines anti-personnel, obligeant à ouvrir brièvement la frontière pour permettre aux éleveurs tibétains de venir récupérer leurs bêtes - l’occasion pour des cousins séparés depuis des décennies de se revoir un instant…

Cette richesse de personnages et d’informations est admirablement mise en images. Lamouret multiplie les petites cases mettant en valeur toutes sortes de détails de paysages, d’objets, de gestes de la vie quotidienne. Le tout est rythmé par de grands dessins pleine page: scènes urbaines, paysages de montagne, tout cela dans des harmonies de bleu et de jaune. Imprimé sur beau papier et bénéficiant d’un dos toilé, Sikkim Stories est un superbe livre à lire et à relire plusieurs fois de suite.


C’est un retour aux sources formidablement réussi. La grande dessinatrice sud-coréenne Suk Gendry-Kim nous avait donné ces dernières années plusieurs romans graphiques d’un intérêt variable sur les couples n’arrivant pas à avoir d’enfants - Demain est un autre jour -, sur les Coréens et leurs chiens - La saison des pluies - et même sur le dictateur nord-coréen - Mon ami Kim Jong-Un. Mais avec Les chaussures blanches** la voilà qui revient aux évocations des heures sombres de l’histoire récente de son pays, un registre dans lequel elle avait excellé avec Les mauvaises herbes consacré au sort tragique des « femmes de réconfort », ces esclaves sexuelles utilisées par l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, L’arbre nu, histoire d’amour désespérée pendant la guerre de Corée, ou encore L’attente qui traite du drame des familles séparées par la scission entre Corée du Nord et Corée du Sud.

Dans son nouveau livre, Keum Suk Gendry-Kim évoque la vie de deux familles sur deux générations, dans les premières années ayant suivi la fin de la Seconde guerre mondiale d’une part, et durant le régime dictatorial qui a régné d’une main de fer sur le pays dans les années qui suivirent. Entremêlant avec brio la vie de multiples personnages, elle lève un à un les secrets soigneusement gardés sur les terribles épreuves qu’ils ont eu jadis à subir. C’est à la mort d’une vieille femme qui ne se découvrait jamais que ses proches découvrent sur son corps les traces impressionnantes des sévices que lui avaient infligés jadis les forces de l’ordre. C’est la réalisation brutale par la personnage principale de l’histoire, l’auteure elle-même, à la mort de son père, qu’elle ne savait rien de ce qu’il avait vécu pendant l’espère de guerre civile qui avait ravagé la Corée pendant des décennies, à une époque où le simple soupçon d’être « rouge » pouvait entraîner une exécution immédiate.

Au gré des enquêtes familiales et des témoignages recueillis, l’artiste brosse un portrait terrifiant de la violence subie des décennies durant par la population sud-coréenne avant l’instauration finalement toute récente d’une véritable démocratie. Mais si le lecteur en apprend beaucoup sur l’histoire contemporaine du pays, le livre n’est pas un manuel d’Histoire. Il s’agit avant tout d’une évocation sensible d’une série de destins individuels, de liens familiaux puissants et du poids des secrets qui pèsent souvent sur les familles. Cette histoire forte, souvent émouvante, est superbement dessinée. Keum Suk Gendry-Kim mêle à ses pages de cases de BD classiques de nombreuses images pleine page ou double page qui livrent notamment des échappées sur la nature, comme pour donner une respiration au cœur de récits éprouvants. L’artiste n’a pas son pareil pour évoquer en quelques traits charbonneux la silhouette d’une montagne ou un foisonnement de branches entremêlées. Une pleine réussite, aussi captivante sur le fond que fascinante sur la forme.


Disparu en 2017, le très grand mangaka Jirô Taniguchi laisse derrière lui une œuvre considérable bien connue en France, pays où il était curieusement plus célèbre qu’au Japon. Les éditions Casterman ont entrepris de ressortir bon nombre de ses livres sous une présentation unifiée, avec des traductions revues ou refaites et en respectant le sens de lecture d’origine (de droite à gauche). Sont ainsi parues ces dernières années des rééditions de mangas remarquables comme Les années douces, Un zoo en hiver et bien sûr son chef d’œuvre Quartier lointain.

Avec Invitations***, c’est cette fois un inédit qui est proposé au public français. Le volume comprend trois récits dont les deux premiers tournent autour du personnage historique de Lafcadio Hearn, un Gréco-irlandais tombé amoureux du Japon à la fin du XIXe siècle, au point de s’être fait naturaliser japonais. On l’y voit errer dans le Tokyo de l’époque, aux allures de petite ville de province, mais dont il déplore l’épouvantable « cohue ». En chemin, ce rêveur impénitent rencontre des fantômes et se retrouve plongé dans d’anciennes légendes… Dans le troisième récit, un promeneur est entraîné par une femme mystérieuse dans une sorte d’au-delà où il se trouve exposé à un grand danger. Inachevé, ce récit est le dernier sur lequel travaillait Taniguchi au moment de sa mort. Les dernières pages sont ainsi de simples crayonnés.

Dans ces trois histoires, on retrouve la maîtrise narrative de l’auteur, avec ses récits méditatifs et poétiques placés cette fois sous le signe des fantômes. Et bien sûr, l’immense talent graphique de cet artiste qui intègre une forte influence de la bande dessinée européenne, ce qui a l’avantage de le rendre particulièrement accessible aux lecteurs occidentaux. On y appréciera tout particulièrement les représentations de Tokyo au XIXe siècle! Un joli petit inédit d’un grand maître.


C’est dans le cadre de la deuxième guerre entre l’Inde et le Pakistan, en 1965, que se situe le récit de Cachemire - No man’s land****. Et plus précisément pendant une grande bataille de blindés ayant opposé les deux armées. Le scénario imagine l’histoire quelque peu extravagante d’un conducteur de char pakistanais s’emparant d’un char indien, prétexte à montrer les chars des deux pays sous toutes les coutures. Il faut dire que l’album est publié dans la collection « Les grandes batailles de chars » produite en association entre Glénat et le Musée des Blindés de Saumur. L’album est complété par un dossier historique et technique donnant de multiples informations sur la bataille en question et les blindés qui s’y sont affrontés. De quoi ravir les passionnés de chars.



* Sikkim Stories
Scénario Simon Lamouret et Pema Wangchuk Dorjee, dessin Simon Lamouret
216 pages
Sarbacane
26 euros

** Les chaussures blanches
Scénario et dessin Keum Suk Gendry-Kim
448 pages
Futuropolis
26 euros

*** Invitations
Scénario et dessin Jirô Taniguchi
112 pages
Casterman
20 euros

**** Cachemire - No man’s land
Scénario Gaëtan Petit, dessin Alessio Cammardella
64 pages
Glénat
16 euros

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